#29

Yann Guégan

Trouver des indicateurs d'audience pour un média

12/03/2020

Le pilotage de l’activité éditoriale des médias en ligne se fait souvent sur la base de données assez peu élaborées: celles fournies par défaut par les outils de mesure d’audience comme Google Analytics qui fournissent avant tout un nombre de pages vues et de visites. Des données qui ne fournissent pas toujours des informations très utiles aux rédactions. Yann Guégan, journaliste chargé de l’innovation éditoriale pour le site d’information professionnelle en ligne Contexte, a décidé de s’attaquer à la question. Son idée: élaborer un indice de performance composite pour évaluer la performance de chaque article. Cet indice est aligné avec la stratégie et le modèle économique du média qui repose sur l’abonnement.

Innovateur depuis des années dans le domaine du data journalisme, Yann Guégan continue à creuser le filon de l’exploitation des données ouverts (comme avec l’enquête publiée récemment sur les incidents dans les centrales nucléaires françaises depuis 1973) ou fermées (comme avec l’enquête sur l’évolution des tarifs de la SNCF).

En filigrane de sa carrière de journaliste, Yann Guégan considère que la question de la défiance des citoyens vis à vis des journalistes et des médias est centrale. Résultat: il multiplie les expériences pour restaurer le lien de confiance et il a décidé de rejoindre le nouveau Conseil de déontologie journalistique et de médiation, le CDJM.

Pour aller plus loin

L'article de Contexte : Comment réconcilier les journalistes avec la mesure d'audience

40 ans d'événements dans les réacteurs nucléaires français

L'article : Ces lignes où la SNCF se lâche sur les prix

Le site du CDJM

L’essentiel de l’épisode

00:00:08.500] La réflexion sur les statistiques ne doit pas démarrer avec l'outil trop souvent elle démarre avec L'outil ne se passe pas, un chef qui bureau, qui reçoit un commercial de la charge at Internet Mobile Analytics, et c'est bien ça. C'est une très mauvaise façon de faire ce qu'on voit se concentrer sur des chiffres qui n'ont pas forcément d'intérêt. Et surtout, on ne parle pas de stratégie. On ne parle pas d'une réflexion sur ce qu'est ce qu'on veut faire finalement et comment est ce qu'on va mesurer si on arrive à faire ce qu'on veut faire ?

[00:00:40.550] - Jean-Baptiste Diebold
Bonjour à toutes et à tous. On va aujourd'hui beaucoup parler de chiffres, mais aussi de confiance dans les médias et de renouvellement du journalisme en ligne. Je suis très heureux d'animer cet épisode avec Philippe Couve dans le studio de Créative résidence et accélérateur d'innovation dédié à la culture et aux médias. Bonjour Philippe.

[00:00:59.180] - Philippe Couve
Bonjour Jean-Baptiste Diebold, bonjour à tous.

[00:01:01.400] - Jean-Baptiste Diebold
Nous recevons aujourd'hui Yann Guégan pour parler d'innovation, notamment dans le domaine des données d'audience avec lesquelles les journalistes peuvent travailler puisque, justement, il a écrit un article de blog sur le sujet qui a pas mal circulé.

[00:01:14.540] - Philippe Couve
Bonjour Yann Guégan. Bonjour, merci d'être l'invité d'A Parte le podcast proposé par Ginkio, la communauté des talents de l'information et par Samsa.fr, la solution formation des médias et des journalistes engagés dans le numérique.

[00:01:28.310] - Jean-Baptiste Diebold
Yann Guégan, tu es journaliste chargé de l'innovation éditoriale pour le média Contexte. Alors commençons par le commencement. Contexte qu'est ce que c'est? Et pour en savoir un peu plus, on va laisser son fondateur, Jean-Christophe Boulanger, nous l'expliquer.

[00:01:47.770] - Jean-Christophe Boulanger
Contexte? On est là pour aider les entreprises ou les institutions publiques à anticiper les évolutions législatives qui vont impacter leur activité. Notre métier, c'est l'info politique, experte, indépendante. On est un journal, un journal en ligne avec 13 journalistes à Paris et à Bruxelles qui, tous les jours, vont dans les couloirs des ministères et des institutions pour avoir des scoops, pour sélectionner la bonne info et en rendre en rendre compte dans un briefing quotidien envoyé à 8h tous les matins pour nos abonnés, qui sélectionne sur les secteurs de l'énergie, du numérique et des transports les infos politiques indispensables pour anticiper la réglementation de leur activité.

Créer des nouveaux indicateurs d’audience

[00:02:33.550]
Alors chez Contexte, Yann, tu mets des données au service des journalistes? Si j'ai bien compris, tu vas nous expliquer. Moi, en tout cas, j'ai découvert ton travail dans ce fameux article Medium du blog de Contexte et que tu avais intitulé "Comment réconcilier les journalistes avec la mesure d'audience". Alors explique-nous comment, en interne, vous utilisez des statistiques pour juger de la performance de chaque article.

[00:03:00.760] - Yann Guégan
On avait déjà quand j'ai débarqué à Contexte, il y a quelques années, il y avait déjà un petit bilan hebdomadaire qui circulait à la réunion du lundi, mais ce n'était pas très éclairant. On apprenait pas grand chose en le lisant.

[00:03:15.210] - Philippe Couve
On apprenait quoi? Un nombre de pages vues, des choses comme ça ?

[00:03:17.600] - Yann Guégan
C'était un export assez brut de Google Analytics, avec nombre de pages vues, temps passé moyen, mais pas grand chose. Puis on s'est aperçu que dans la discussion, souvent, on zappait un peu. On avait les feuilles sous les yeux, mais on ne savait pas trop quoi en dire, en fait quoi. Donc, on a travaillé avec la rédaction en chef sur des tableaux de bord "custom", personnalisés, pour Contexte, à partir des données de Google Analytics principalement, mais aussi un peu de Facebook ou de Twitter. L'idée étant vraiment de s'emparer de ces données, de ne pas se contenter des affichages par défaut proposés par ces outils qui sont très bien par ailleurs, mais qui sont un peu des outils qui couvrent très largement beaucoup de fonctionnalités pour beaucoup de clients.

[00:03:59.840] - Jean-Baptiste Diebold
Et du coup, c'était un besoin qui avait été identifié par la rédaction en chef ou est-ce que c'est toi qui leur a dit attention, on peut faire beaucoup mieux et on peut aller beaucoup plus loin. ?

[00:04:08.880] - Yann Guégan
Ça s'est fait assez naturellement. Je pense que c'est un peu les deux, c'est à dire que j'ai senti qu'il y avait un besoin ou il y avait une frustration par rapport à ça. Parce que globalement, les journalistes qui travaillent en ligne sont souvent frustrés par rapport aux statistiques, soit parce qu'ils n'en ont pas beaucoup, soit parce qu'ils trouvent que elles ne sont pas pertinentes, soit ...

[00:04:26.780] - Philippe Couve
Souvent le problème des statistiques c'est qu'elles donnent la météo d'hier. Elles nous disent : hier, il a plu, mais elles ne disent pas si aujourd'hui, il va falloir prendre un parapluie ou pas. C'est ce qu'on appelle "actionnable" Il faut pouvoir faire quelque chose de ces chiffres là. Et c'est ça souvent le problème.

[00:04:38.650] - Yann Guégan
Clairement, c'est ça le problème, mais là, on touche une question qui m'intéresse et qui est vraiment au coeur de la problématique. Je pense que c'est ce qu'on peut vraiment imaginer, un outil qui serait actionnable ? Et qu'est ce que ça voudrait dire un outil qui serait actionnable ? Ca veut dire un outil qui, clairement, me dirait: "maintenant, il faut que tu publies ça. Il faut que tu publies un article sur tel sujet, un article de telle longueur, un article avec tel angle ou avec tel type de format, tel type de traitement." Et ça, déjà, je ne pense pas que ça existe. On a un petit peu le temps que ça existe. Par ailleurs, je pense que la réflexion éditoriale doit prendre le pas. Quand les journalistes me disent oui, mais ton truc là, ça me dit pas ce que je dois faire aujourd'hui. Ça ne dit pas ce que je dois faire aujourd'hui. Si ça veut vraiment, ça disait quoi faire aujourd'hui, ça serait un grave. On ne se fierait plus à ton sens journalistique, à ton flair ou à la capacité de synthétiser l'information, de trouver les bons sujets et d'avoir un réseau de sources. Donc, je pense qu'il faut un objectif plus modeste, mais important quand même, de connaissance globale de l'audience. Pour nous à Contexte, le rythme, c'est pas un rythme quotidien. C'est plutôt un rythme hebdo, voire voire plus.

[00:05:49.590] - Philippe Couve
Donc, vous regardez les statistiques une fois par semaine.

[00:05:51.740] - Yann Guégan
Voilà, on regarde comment ça s'est passé pour les articles de la semaine. Est ce que la semaine a été bonne? Globalement, est ce qu'il y a des choses surprenantes dans les indicateurs qu'on a ?

[00:06:02.760] - Philippe Couve
Ces indicateurs justement, dans cette cuisine statistique, quels sont les ingrédients que toi tu tu as mis pour sortir justement des bêtes pages vues que crache Google Analytics ?

C’est quoi un article qui marche ?

[00:06:13.640] - Yann Guégan
Le pas décisif, on l'a franchi, je pense, cet été. Vous allez voir, c'est assez bête. On s'est posé avec Clémentine Forissier, la rédactrice en chef, et on cherchait un peu à faire évoluer ces outils internes dont je parle parce qu'on n'était pas non plus totalement satisfait. C'est vraiment un travail, un work in progress. Et puis, tout d'un coup, on s'est dit "Mais en fait, c'est quoi un bon article?" C'est quoi un article qui a du succès plutôt? C'est quoi, pour Contexte très précisément? Qu'est ce que c'est un article dont on est content des chiffres ?

[00:06:45.750] - Philippe Couve
Un article qui marche, quoi ?

[00:06:46.860] - Yann Guégan
Un article qui marche, c'est ça. Merci Philippe.

[00:06:48.830] - Jean-Baptiste Diebold
Et ça, c'est intéressant. Juste pour bien comprendre. Du coup, parce que Contexte est un média professionnel sur abonnement. Donc du coup, c'est pas forcément la même chose que quand on est venu pour LeMonde.fr ou 20 minutes.

[00:07:05.550] - Yann Guégan
Et là, c'est une autre question fondamentale. La réflexion sur les statistiques, elle ne doit pas démarrer avec l'outil. Trop souvent, elle démarre avec l'outil. Il y a un chef quelque part dans un bureau qui reçoit un commercial de Chartbeat, AT Internet, Adobe Analytics et il se dit tiens, c'est bien truc- là. On va l'installer. Et après, il va voir la rédaction. Il dit: "Je vous ai mis un nouveau truc, c'est génial. Regardez, il y a des compteurs, ça bouge partout". Sauf qu'en fait ça, c'est une très mauvaise façon de faire et c'est comme ça qu'on fait même des erreurs qui coûtent ensuite aux médias parce qu'on va se concentrer sur des métriques qui sont des chiffres qui n'ont pas forcément d'intérêt. Et surtout, on ne part pas de stratégie. On ne part pas d'une réflexion sur ce qu'on veut faire finalement et comment est ce qu'on va mesurer si on arrive à faire ce qu'on veut faire.

[00:07:51.070]
Je repose ma question. Quels sont les ingrédients pertinents pour vous ? Qu'est-ce que vous avez mis dans cette marmite à statistiques de Contexte ?

[00:07:58.680]
De la discussion avec Clémentine, on a sorti 4 questions qu'on se pose, 4 indicateurs. Le premier, c'est assez évident. C'est est-ce que nos abonnés ont lu ou pas, est-ce que ça a bien marché parmi nos abonnés ? Pas parmi l'ensemble des lecteurs. Il y a beaucoup de lecteurs qui se cassent le nez sur le sur le paywall. C'est pas forcément intéressant ou passionnant pour nous de savoir qu'ils se sont cassé le nez. Ça peut intéresser l'équipe produit. Mais en tout cas, nous, on va d'abord regarder le score abonnés. Ensuite, on va regarder si l'article a généré des abonnements d'essai. Donc là, on s'intéresse un peu plus à un cercle un peu plus large d'audience. Après on va regarder si l'article a beaucoup circulé sur Twitter et LinkedIn. Donc, on ignore Facebook parce que Facebook n'est pas un réseau social très intéressant pour nous, parce que nous sommes la presse professionnelle.

[00:08:44.580]
Enfin, le dernier indicateur dont je suis assez content, c'est ce que j'appelle "autorité". C'est en fait le nombre de liens qui pointent vers vers l'article, le nombre de sites référents qu'on peut trouver dans Google Analytics. Parfois, ça peut être des liens qui ont apporté juste trois ou quatre personnes, alors que si on est linké par un article du Monde, ça va être beaucoup plus. Mais chacun compte pour un, chaque référent compte pour un point. Et ça, c'est intéressant parce que dans cette liste là, il y a des gens qui sont qui sont intéressants pour Contexte. Par exemple, des bibliothèques d'universités, des intranets d'agences ou d'institutions qui ont leur propre système de documentation et qui signalent des liens. Donc si on les voit apparaître dans nos indicateurs, c'est plutôt bon signe. Ça veut dire que ces articles-là, apportent quelque chose au delà de juste l'actu du jour.

[00:09:35.490] - Jean-Baptiste Diebold
Qu'est ce que vous avez découvert ou qu'est ce que ça a changé pour la rédaction ?

[00:09:40.350] - Yann Guégan
C'est encore en cours. Qu'est ce que ça a changé ?

[00:09:45.130] - Philippe Couve
Est-ce que les discussions sont plus nourries, plus charnues ?

[00:09:49.240] - Jean-Baptiste Diebold
Arrivez-vous à prendre des décisions sur la base de ce tableau de bord ?

[00:09:52.930] - Yann Guégan
En fait, avec ce type de méthode, on évite des deux arguments. On va dire un peu de mauvaise foi. Je suis un peu un peu méchant... On évite des échappatoires faciles. Je vais donner un exemple. Si j'arrive avec un seul indicateur qui est par exemple le nombre d'abonnés qui ont vu l'article ou le nombre de pages vues. Très vite, un journaliste peut me dire: cet article a fait peu de pages vues, mais ceux qui l'ont vu sont vachement intéressés. Moi, je te garantis qu'ils sont vachement intéressés. Et après, si je suis un article fait beaucoup de pages vues et que le journaliste n'est pas très content que ça ait fait beaucoup de pages pages vues -pour des raisons qui lui appartiennent- il va dire oui, mais regarde, c'est un sujet facile à traiter de manière très grand public, alors qu'en fait, on doit être plus précis ou plus pointu que ça. Donc l'idée de construire ces indicateurs, c'est d'éviter ces arguments-là. On se met d'accord sur des choses qui sont importantes et avoir un score pour chaque article à multiples composantes. Donc, l'idée, c'est qu'on ait une discussion plus franche sur ce qui marche et ce qui ne marche pas et qu'on puisse décider d'abandonner un type de sujet, un type de thématique parce que plusieurs fois qu'on a des mauvais scores. Après, il y a encore plein de biais, malheureusement. Le biais le plus courant, c'est le biais d'exposition. C'est à dire que si je mets trois fois un article sur le compte Twitter ou sur la page Facebook, j'ai de bonnes chances d'avoir des stats importantes. Mais en quoi est-ce la nature même de l'article qui l'explique ? En quoi est-ce le fait que moi, je l'ai promu. Même chose si je le mets sur la page d'accueil. Il y a des journaux qui vont un peu plus loin là dedans, qui arrivent à corriger ce biais.

[00:11:34.880] - Philippe Couve
Il y a un autre indicateur aussi qui a été mis à la disposition des journalistes de Contexte sur lequel tu as travaillé, qui est notamment sur la longueur moyenne des papiers de la rubrique, c'est à dire que tu as fait un relevé des longueurs de papier et est-ce que ça, c'est corrélé ensuite avec leur audience ?

[00:11:55.480] - Yann Guégan
C'est un peu plus compliqué que ça. C'est pas tout à fait des articles. Ce sont des brèves qui sont à l'intérieur d'un briefing envoyé par email. Et malheureusement pour nous, les produits email, les briefings qui cartonnent et les gens adorent ça. Ils sont complètement accros, ils se réveillent avec. Ça parle de politique publique, c'est assez austère. Mais bon, les gens adorent ça. Nos abonnés adorent et pourtant, on a assez peu de mesure sur ces briefings. On sait s'ils ont ouvert l'email ou pas à des taux qui sont assez stables. Vu que l'abonnement est payant, s'ils arrêtent d'ouvrir les emails, il y a de bonnes chances qu'ils se désabonnent. On sait éventuellement s'ils ont cliqué sur des liens à l'intérieur...

[00:12:34.310] - Philippe Couve
Sur la question de la longueur ?

[00:12:36.030] - Yann Guégan Dans ces newsletters, on a une série de brèves. C'est un peu technique, mais après tout, c'est intéressant de plonger un peu dedans. C'est vrai que ces brèves ne peuvent faire qu'un paragraphe. C'est le format qui a été décidé. Résultat qu'est ce qui se passe? Nos journalistes rédacteurs ont toujours tendance à faire trop long. Donc, du coup, de semaines en semaine, enfin, de jour en jour et même de semaine en semaine, ces brèves avaient commencé à enfler, faire de plus en plus de lignes et de plus en plus de caractères. Or, le deal avec le lecteur, c'est qu'il ait une synthèse de l'actualité de son secteur professionnel qui est brève et qui est efficace. Et si on commence à avoir un briefing qui devient de plus en plus obèse, c'est un problème. Par contre, c'est un exemple d'indicateurs qui a vraiment bien marché...

[00:13:23.340] - Philippe Couve
Donc tu as fait des moyennes de la longueur des brèves. Et chaque semaine, on sait si les brèves ont été plus longues ou moins longues que la semaine précédente, voire que l'année précédente.

[00:13:32.240] - Yann Guégan
En gros c'est des comparaisons, et maintenant, c'est même sous forme d'alerte Slack qui ne se déclenche que s'il y a eu des abus caractérisés. Et là, ça fait 3 ou 4 semaines que je regarde l'alerte Slack et il n'y a plus rien.

[00:13:46.630] - Philippe Couve
Donc, soit quelqu'un a désactivé l'alerte...

[00:13:50.550] - Yann Guégan
A priori, l'alerte fonctionne toujours. Mais en plus quand même, on a un outil maintenant qui permet de mesurer la longueur des brèves en cours de rédaction de manière plus douce avec un indicateur vert / orange / rouge. Le soir, je regarde les rédacteurs et ils s'en servent beaucoup parce qu'ils ont pas envie de se faire faire épingler, parce qu'ils savent que c'est important pour le produit qu'on propose.

[00:14:13.150] - Jean-Baptiste Diebold
Sur le paramètre "a déclenché un abonnement d'essai", est-ce que vous avez découvert une thématique, un paramètre, en fait, quelque chose qui vous a apporté la possibilité de mieux aller chercher ses abonnés ?

[00:14:29.150] - Yann Guégan
Ça confirme des choses, comme par exemple le fait que dès qu'on publie des documents, des trucs un peu exclusifs, ça génère beaucoup d'abonnements. C'est ce que les gens veulent absolument voir. Pour vous donner un exemple récent, on a fait une super série d'interviews de députés par Samuel Le Goff, qui est un très bon connaisseur de l'Assemblée nationale. Le thème, c'était à mi-mandat, comment vous le sentez? Comment ça s'est passé pour vous, sachant qu'il y a beaucoup de petits nouveaux à l'Assemblée? C'est le nouveau monde contre l'ancien monde. On a une très belle série d'interviews. Je l'ai mise en valeur et je l'ai essayé par tous les moyens de la pousser, de la mettre en avant et, malgré tout, les indicateurs dont je vous parle, étaient plutôt faibles pour cette série d'interviews. Donc ça, c'est un bon débat à avoir. C'est du bon contenu, mais c'est du contenu peut être plus généraliste, avec un format interview qui passionne un peu moins les gens.

[00:15:22.930] - Philippe Couve
Donc moins déclencheurs d'abonnement ?

[00:15:24.930] - Yann Guégan
Déclencheur de moins d'abonnement d'essai et du coup, peut être la prochaine fois, c'est peut être quelque chose qu'on va faire en gratuit. On ne va pas décider de ne pas le faire. Tant qu'à faire, parce qu'on y croit, parce qu'on trouve que c'est intéressant, on a trouvé des témoins qui sont bons. Et bien laissons tomber le paywall puisque de toute façon, c'est pas ça qui est converti en abonnements. Donc, ce n'est pas des grandes leçons incroyables. En fait, les leçons, on les connaît déjà. Mais c'est à la marge une meilleure connaissance du lecteur, puis aussi un meilleur retour sur soi, sur son travail pour le journaliste qui peut se dire OK, ça n'a pas très bien marché sur Twitter puisque je suis un peu nul. Je suis pas très actif sur Twitter, mais en revanche, je vois que le score Autorité est plus grand. Ça permet aussi d'être bon dans un domaine quand on n'est pas fort parce que personne n'est bon dans tous les domaines. C'est bien que le score marque ça, ça permet de voir ça aussi.

[00:16:20.530] - Philippe Couve
Tu l'as évoqué tout à l'heure. il y a d'autres médias qui travaillent autour de ces questions. Est ce que toi, tu as eu des inspirations, des sources dont tu t'es inspiré pour faire ce travail? Et aujourd'hui, qu'est ce que tu regardes avec intérêt dans ce qui se fait, soit en France ou ailleurs ?

[00:16:37.560] - Yann Guégan
J'ai pris une grosse claque début janvier parce que j'ai participé à un workshop sur la mesure de l'audience à Tunis, organisé par Malek Khadraoui d'Inkyfada que vous connaissez sans doute.

[00:16:47.870] - Philippe Couve
On recommande d'aller jeter un œil sur ce que fait Inkyfada en Tunisie parce que c'est vraiment remarquable.

[00:16:52.860] - Yann Guégan
Oui, ils sont vraiment super. Et dans ce workshop, il y avait des journalistes du Globe and Mail, un site canadien, et qui ont fait un peu la même démarche que Contexte, mais multiplié par 10 ou par 100 même parce que ça fait sept ans qu'ils travaillent sur un instrument de mesure d'audience adapté à leurs besoins et préparé par leurs soins en interne. Donc, c'était vraiment intéressant d'échanger avec eux parce qu'il y a peu de choses auxquelles ils n'ont pas pensé. Il y a peu de critiques auxquelles ils n'ont pas pensé. Et ce qui était pour moi éclairant, c'est de se dire que être capable d'avoir un outil pertinent pour les journalistes pour une matière aussi complexe que l'actualité... Pour l'e-commerce, ce n'est pas très dur, ton truc, il se vend ou il ne se vend pas, ton bouton "acheter", il est bien placé ou il est mal placé, mais un article sur le même thème par le même auteur. Si c'est un scoop intersidéral, il va cartonner. Et si c'est sur le même thème, le même auteur, mais juste une petite actu du jour... C'est assez compliqué d'évaluer correctement les succès d'un article et de savoir ce qu'il un bon article ou pas un bon article. Et eux, les Canadiens, ils ont vraiment quelque chose. Une solution qui s'appelle Sophia, qui me semble vraiment pertinente. Ils approchent de cet objectif qui, pour moi, était un peu inatteignable.

[00:18:09.680] - Philippe Couve
Il y a des gens qui qui travaillent aussi sur ces domaines là dans le monde francophone ?

[00:18:16.790] - Yann Guégan
Le Temps en Suisse a une démarche assez intéressante sur pourquoi on fait des articles, par exemple. Ils ont fait un indicateur interne sur la parité. Est-ce que le nombre de femmes qui sont interviewées dans les articles est égal au nombre d'hommes ou pas. Et ils font des petits progrès.

[00:18:34.570] - Jean-Baptiste Diebold
Ils regardent de près. C'est un travail de long terme.

[00:18:43.730] - Yann Guégan
Après, je cherche, je cherche. Mais sinon, les trucs classiques, c'est souvent Chartbeat, du Parsely. J'ai travaillé aussi avec Courrier international sur le même type de tableau de bord personnalisé, mais sur des choses plus plus basiques. Mais je n'ai pas d'autre exemple. Pas véritablement. J'ai l'impression qu'on a un peu laissé tomber un moment. Moi en tout cas, j'avais un peu... Je m'étais dit bon, on n'arrivera jamais vraiment à avoir un indicateur qui parle vraiment aux journalistes qui lui dise t'as fait du bon boulot, du boulot de qualité, parce que la page, ça suffit pas. Même le recrutement d'abonnés. Bon, c'est un peu plus vertueux a priori, mais parfois, tu fais du recrutement d'abonnés sur des papiers hyper légers, des choses où tu te dis ce n'est pas une grande enquête, mais en fait, des gens ont quand même envie de lire un témoignage. C'est difficile d'aligner l'évaluation de la qualité du travail avec la volonté de faire un beau journal, faire un beau média.

Reconstruire la confiance dans les médias après les gilets jaunes

[00:21:15.700] - Philippe Couve
Yann, tu es journaliste sur le web depuis un bail depuis 2007 chez Rue89. On s'est croisés pendant près d'un an et a tu as travaillé en free lance après Rue89. Tu avais notamment lancé un blog qui existe toujours avec toutes tes expérimentations, qui s'appelle "Dans mon labo". Alors, comment est ce que tu as vu les rédactions avec laquelle tu as travaillé évoluer par rapport à cette question de la défiance ou de la restauration de la confiance vis à vis de leur audience ?

[00:21:46.180] - Yann Guégan
C'est une question un peu complexe. Je dirais qu'il y a un événement qui a un peu déclenché une remise en cause plus profonde et une remise en cause qui est bienvenue, qui aurait d'ailleurs dû avoir lieu avant. C'est la crise de gilets jaunes, c'est à dire que là, tout d'un coup, on avait même des journalistes en presse locale ou dans une télé locale ou radio locale qui se pointaient sur des ronds points et qui se faisaient chahuter, parfois agresser physiquement. Même des journalistes proches finalement de leur public, même ceux là étaient perçus comme des élites méprisantes et qui ne savaient pas comment le pays réel vivait.

[00:22:25.240] - Jean-Baptiste Diebold
Ça va un peu à l'inverse du constat que faisait l'étude de Sciences Po, qui comparait en fait ce qui avait été fait avec Trump et en France et qui disait qu'il y avait la différence entre justement les journaux locaux qui étaient plus en prise et les journaux élitistes parisiens qui se citaient tous entre eux.

[00:22:43.920] - Yann Guégan
Mais je pense qu'il y a encore des endroits où les journalistes locaux sont bienvenus. Mais en tout cas, de voir remonter ce type de témoignages, moi j'ai l'impression que ça a été un peu un catalyseur. Tout d'un coup, on a recommencé à se poser ces questions là et à se dire mais qu'est ce qu'on a fait de mal? Ou pourquoi est ce qu'on peut être autant détesté ?

[00:23:06.790] - Philippe Couve
Pour citer une expérience qu'on a vécu au moins partiellement ensemble. Chez Rue89, l'idée d'avoir ces trois cercles, comme on disait entre les journalistes, les experts et le grand public qui pouvaient participer à un dialogue qui se mettait en place. Il y avait déjà cette idée sous jacente, qui venait du monde des blogs, de se rapprocher de l'audience et de renouer des liens.

[00:23:27.960] - Yann Guégan
Oui, mais à l'époque, on était un peu seuls. Il y avait des blogueurs. Il y avait des gens qui étaient intéressés par ce type d'interaction avec l'audience. Mais il y avait aussi toute une grande partie de la profession qui disait pourquoi vous embêter à répondre aux commentaires ou à être dans une conversation avec les lecteurs. Nous, on fait notre travail de journaliste, on publie, on le met dans la boîte. Et puis après le soir, on s'occupe d'autre choses alors que les journalistes Web ou ceux de Rue89, souvent, il passaient une bonne partie de leur temps dans cette conversation et dans cet échange.

[00:23:57.610] - Philippe Couve
Pourquoi ça te travaille, toi, cette question de la confiance ?

[00:24:01.360] - Yann Guégan
C'est plus à mon psy qu'il faudrait poser la question. Je pense que derrière, moi, je ne vient pas d'un monde... Je suis Breton d'origine. Ma mère était prof de math. Mon père était proviseur du lycée agricole et après tous les grands parents, et tu peux remonter l'arbre autant que tu veux, tu ne trouveras que des paysans bretons. Et du coup, quand je me suis pointé à Paris, quand j'ai commencé à faire du journalisme parisien à Libération notamment, je n'étais pas moi, hyper à l'aise et je ne me sentais pas hyper intégré là dedans. À l'époque, c'était plutôt une souffrance, en tout cas, une faiblesse, tu vois de ne pas être dans le machin. Maintenant, je me dis c'est plutôt pas mal d'avoir en tête ces gens là, le monde dans lequel je viens, si je ne suis pas un gilet jaune ou je peux être porte parole de qui que ce soit, mais se dire que j'ai pas grandi là dedans, je n'ai pas grandi dans ce microcosme et pour moi, c'est important ce que ces gens là pensent de nous, ce que les amis de mes parents pensent de nous, ce que les gens des ronds points pensent de nous. Je ne fais pas mon deuil de ça. Je ne me dis pas je m'en fous, je mets mon papier dans la boîte. Et puis, les gens que ça intéresse, ils le lisent, les autres... J'arrive pas à faire mon deuil de ça.

[00:25:15.410] - Philippe Couve
Alors toi, tu as aussi une caractéristique particulière en tant que journaliste, c'est que tu t'es jamais désintéressé des questions techniques sur le web, sur les réseaux sociaux ou ailleurs. Tu as travaillé de manière assez étroite avec des développeurs, à des moments où certains, dans la profession, se cantonnaient strictement sur des activités rédactionnelles.Toi a voulu aller voir des deux côtés de la barrière. Est ce que ce travail là que tu as fait à cette interface un peu entre l'éditorial et la technique, l'invention de nouveaux formats, de nouveaux dispositifs, est-ce que ça a permis aussi d'agir sur cette question de la confiance? Est ce qu'il y a des choses que tes connaissances techniques t'ont permises et qui vont dans ce sens là ?

[00:25:59.920] - Yann Guégan
Je dirais oui, un petit oui, dans le sens où déjà ça fait sortir de la rédac et ça permet d'aller voir d'autres professions, les développeurs, les graphistes, les marketeux, le management, le community management. Donc, quand tu dois gérer un projet d'innovation éditoriale, tu es souvent amené à parler un peu avec tout le monde, c'est pas mal. Ça te sort un peu de la bulle des journaliste entre eux. Mais après, plutôt non, dans le sens où c'est pas une question d'outil.Tu vois, à Rue89, on avait des commentaires avec un fil de commentaires qu'on a un petit peu amélioré au fil du temps. Mais si c'est pas les commentaires, ça peut être twitter. Si c'est pas Twitter, ça peut être des pages Facebook, ça peut être un groupe WhatsApp. Il y a un journaliste en Inde, je crois qu'il fait financer son travail uniquement sur WhatsApp et des gens payent pour de l'info sur ce mode. Pourquoi? Parce qu'ils ont confiance. C'est pourquoi? Parce qu'ils sont dans un dialogue et dans une conversation. Donc, c'est vraiment un état d'esprit de se dire que si les gens m'interpellent, j'ai envie de pouvoir répondre. J'ai envie de pouvoir échanger avec eux et c'est dur. Ça peut amener malheureusement à des situations de fragilisation des rédacteurs avec du cyber harcèlement, des choses comme ça. Mais on n'aura pas la confiance des gens si on commence pas par les écouter. Ce n'est pas possible, ça ne marche pas. On ne fait pas confiance à un vendeur de voiture qui vous écoute pas quand vous venez pour expliquer ce que vous allez acheter. Les journalistes sont un peu dans cette situation là aujourd'hui.

Le Conseil de déontologie journalistique pour renouer la confiance

[00:27:26.170] - Jean-Baptiste Diebold
Aujourd'hui, autre casquette, tu es membre fondateur et élu au conseil d'administration du tout nouveau Conseil de déontologie journalistique et de médiation, le CDJM qui a été créé en décembre 2019 et cette création a d'ailleurs suscité pas mal de remous dans un monde qui est plutôt habitué à être chacun chez soi. Finalement, est ce que justement, ça l'objectif de participer à ça ? C'était aussi dans cette démarche de restauration de confiance des médias vis à vis du public.

[00:28:03.120] - Yann Guégan
Clairement, c'est l'argument numéro un qu'on met en avant. C'est que voilà, on a parlé de la crise des gilets jaunes. On en parlait, on a parlé du baromètre annuel de La Croix. Nous, on considère qu'à un moment, il faut tenter quelque chose et ce qu'on propose, qu'on propose avec le CDJM, ce n'est pas non plus un truc totalement qui sort de nulle part. C'est à dire que ces conseils de déontologie ou conseil de presse, ça existe dans 17 ou 18 pays d'Europe. Ça existe au Canada, ça existe un peu partout dans les démocraties et ça marche plutôt bien. Au Québec, par exemple, la confiance dans les médias, elle, est infiniment plus grande donc ce n'est pas une fatalité, tout ça. En France, on tourne en rond autour de ces questions...

[00:28:46.540] - Philippe Couve
On dit que c'est les "boeuf carottes", que ça va être l'IGPN de la presse, ceux qui vont venir juger les journalistes.

[00:28:54.200] - Yann Guégan
Alors non, parce que les boeufs carottes, ils ont un pouvoir de sanction. Si un policier fait pas bien son travail, il peut être sanctionné. Nous, on n'a aucun pouvoir de sanction, on a simplement une proposition....

[00:29:04.740] - Philippe Couve
La mise à l'index, ça peut être considéré comme une sanction.

[00:29:07.690]
Les Québécois appellent ça un tribunal d'honneur. Moi, je pense que tout le monde gardera quand même son honneur, quelles que soient les décisions rendues par le CDJM. Mais voilà, concrètement, on est saisi par du public, par le public, par des gens qui ne disent je ne suis pas content de ce qui s'est passé sur BFM TV. Je ne suis pas content de ce qui a été publié dans Ouest-France. Mais voilà, nous, on étudie ça et on étudie avec des représentants du public, des représentants des patrons de presse et des représentants des journalistes. On a un fonctionnement tripartite et on passe du temps à réfléchir à tout ça pour produire des avis. On va commencer à publier nos premiers avis dans les semaines qui viennent.

[00:29:45.820] - Jean-Baptiste Diebold
Vous avez déjà été saisis ?

[00:29:47.720] - Yann Guégan
Oui, le site est en ligne et donc le formulaire est en ligne et oui, on en a beaucoup, beaucoup de saisines qui arrivent.

Le pouvoir de l’open data, des centrales nucléaires à la SNCF

[00:30:40.520] - Philippe Couve
Yann Guégan, tu as également travaillé sur la question de l'open data -on va en parler dans un instant- en France et au delà. D'ailleurs, première question d'abord, c'est quoi exactement l'Open data ?

[00:30:52.510] - Yann Guégan
C'est un mouvement général d'ouverture des données, des données publiques pour que les journalistes, mais pas les journalistes aussi les citoyens ou les ONG, puissent s'en emparer et travailler dessus pour les enrichir, pour en tirer des leçons. En tout cas, pour évaluer l'action de l'action publique.

[00:31:13.610] - Philippe Couve
C'est quoi les données publiques ?

[00:31:15.910] - Yann Guégan
Les données publiques? Ce sont des données qui sont mises à disposition par un ministère, une administration, un conseil départemental, une mairie. Un truc tout bête, mais sur le site Open Data de la mairie de Paris, par exemple, vous avez l'emplacement de chaque arbre dans la ville, de chaque espèce d'arbre. Vous avez aussi tous les lieux de tournage. Ce sont des bases de données qui existent en interne et le mouvement de l'open data, c'est de donner aux citoyens accès à ces bases pour qu'on puisse faire des trucs avec.

[00:31:47.170] - Philippe Couve
Moi, en tant que journaliste, ça me sert à quoi d'avoir la base de données de tous les arbres de la Ville de Paris ?

[00:31:54.250] - Yann Guégan
Les arbres, c'est le premier exemple qui m'est venu. On peut se chercher quel est le plus vieux, quel est le plus grand et le plus petit, quelles sont les espèces. Si on a un peu de recul historique, on peut voir peut être qu'on va avoir des effets du réchauffement climatique ou de la pollution qui vont avec. Il faut se projeter dedans. Mais il y a énormément de bases qui qui peuvent nous apprendre pas mal de choses. Et puis il y a encore des choses qui ne sont pas ouvertes. Et c'est là dessus qu'il y a un mouvement d'activistes de l'Open data pour secouer un peu les puces de l'administration et rappeler les engagements législatifs, notamment dans ce domaine. Et on a quand même accès de plus en plus de choses. Mais c'est rien par rapport à ce que les journalistes américains ont pour travailler ou d'autres dans d'autres pays où l'open data est plus intégré dans la culture de l'administration.

[00:32:43.380] - Philippe Couve
Alors on parle de ces questions de data de data journalisme depuis une décennie, je dirais grosso modo maintenant de manière assez intensive. On a l'impression que ça reste toujours extrêmement marginal. C'est quoi l'explication? C'est une allergie au tableur Excel de la part des journalistes ou c'est que finalement, c'est très compliqué à utiliser ou c'est que finalement ce n'est pas si exploitable que ça ?

[00:33:13.020] - Yann Guégan
Le truc, c'est qu'il y a une période, un peu de buzz où le concept de data journaliste était à la mode. On a envoyé plein de gens en formation, en data journalisme, y compris des gens qui n'avaient pas vraiment l'envie. Mais depuis quelques années, c'est un mouvement beaucoup plus discret, finalement, mais qui prend de l'ampleur de plus en plus. Moi, je suis contacté par des gens qui veulent des stages ou qui veulent faire du data journalisme, qui veulent savoir, justement, à quelle porte frapper? Quel rédacs peuvent les intégrer? Alors, si tu prends le nombre de personnes qui font du data journalisme ou qui se déclarent data journalistes, c'est pas forcément énorme. Mais si tu commences à additionner toutes les initiatives, c'est pas négligeable, c'est pas négligeable. Tu vas aller en PQR, notamment au Télégramme, à Ouest-France, au Parisien. Il y a des cellules qui travaillent...

[00:33:58.410] - Philippe Couve
Et il y a des initiatives conjointes, d'ailleurs, des titres de la presse quotidienne régionale pour mettre en commun leur force de travail, pour travailler sur des données nationales et en extraire des visions locales ensuite, pour chacun d'entre eux.

[00:34:09.820] - Yann Guégan
Il y a une super idée. Ce que j'observe, c'est plus une montée en puissance, mais une montée en puissance discrète. Tu prends la Data Harvest, par exemple. J'sais pas si vous connaissez la Data Harvest...

[00:34:18.480] - Philippe Couve
C'est un évènement qui a lieu en Belgique chaque année.

[00:34:20.700] - Yann Guégan
Voilà qui est autour du data journalisme, du computer assisted reporting et de l'investigation. Bon, il y a 5 ou 6 ans, quand on y allait, il y avait trois ou quatre Français, toujours les mêmes, qui s'intéressaient à ça. Aujourd'hui, on déboule, on remplit une maison entière, on loue une maison entière à l'intérieur de la ville de Maekelen où a lieu le festival. Et il y a des Français partout. Tu vois tous les journaux représentés. Mais alors, c'est vrai, c'est pas glamour, ce n'est pas une discipline qui est très glam, mais ça s'implante.

[00:34:54.720] - Philippe Couve
Toi à titre personnel. C'est quoi l'enquête data journalistique dont tu es le plus fier aujourd'hui ?

[00:35:02.510] - Yann Guégan
Tu me donnes l'occasion de parler de cette enquête qu'on a publié quelques jours sur Contexte, sur les incidents et les évènements qui se sont produits dans les centrales nucléaires françaises depuis 1973, et c'était une base très, très, très intéressante à travailler. C'était la première fois que les journalistes ont eu accès à cette base. On a travaillé avec l'IRSN, l'Institut qui surveille le fonctionnement de ces centrales. Et c'était vraiment passionnant, très compliqué, dense en information, très technique. Mais moi, j'ai appris énormément et je suis très fier du résultat.

[00:35:39.740] - Philippe Couve
Tu as fait aussi des choses qui ont été reprises il y a quelques jours. J'ai eu l'impression sur les prix de la SNCF et l'enquête a été reprise par 60 millions de consommateurs.

[00:35:52.850] - Yann Guégan
C'est ça. On a eu un milliard de reprises. J'étais très content et à la base, c'est un chantier de scraping, de récupération automatique de données, sur le site de la SNCF. Pour l'heure, en revanche, on n'est pas dans l'open data. On est dans le closed data. La SNCF ne vous donnera pas comme ça à ses tarifs de billets de train en temps réel. Donc, dans ces cas là, on peut s'arranger et les récupérer nous mêmes. Et c'est ce qu'on a fait avec 60 millions de consommateurs. Là aussi, c'était intéressant de travailler avec eux parce que, par ailleurs, eux ont une vision de la SNCF assez complète et les problèmes qu'on peut avoir avec la SNCF, notamment via leur forum via les lecteurs de 60 millions. Donc ils sont bien informés sur le sujet. Moi, en plus, j'arrive avec mes données. Donc c'était sympa.

[00:36:35.510] - Jean-Baptiste Diebold
Alors pour terminer, Yann, est ce que tu aurais un conseil pour une ou un jeune qui démarre dans le journalisme que ce soit pour faire des data ou pas ?

[00:36:48.100] - Yann Guégan
Moi, je donne toujours un peu le même conseil. C'est de profiter de l'accès qu'on a aujourd'hui à la publication et aux outils de publication. Quand j'ai commencé, moi, je ne pouvais pas me décider de me publier moi même. Il n'y avait pas Internet, puis il fallait se faire connaître dans un journal. Aujourd'hui, on peut, on peut le faire en étant actif sur Twitter, en ayant son blog, en étant une référence sur Instagram. C'est possible de commencer à travailler. Se former un peu sur le tas, ça n'empêche pas de faire une école, par ailleurs. Mais le conseil que j'aime donner, c'est ça: tester des choses. Publiez vous? Mettez vous un peu en danger et faites vous connaître comme ça.

[00:37:30.660] - Jean-Baptiste Diebold
Merci beaucoup, Yann Guégan d'avoir été notre invité.

[00:37:33.410] - Philippe Couve
Merci Yann d'avoir participé à ce 29ème épisode d'A Parte. On se retrouve la semaine prochaine pour parler à nouveau d'innovation média.

Crédits

Interviews : Sébastien Bailly, Elise Colette, Philippe Couve, Jean-Baptiste Diebold, Marianne Rigaux

Idée originale : Elise Colette et Jean-Baptiste Diebold

Réalisation sonore : Raphaël Bellon

Design graphique : Benjamin Laible

Communication : Laurie Lejeune

Générique et habillage sonore : Boris Laible

Intégration web : Florent Jonville

Production : Ginkio et Samsa.fr