#13

Quentin Noirfalisse

Faire de l'investigation en circuit court

24/10/2019

Si vous croyez que Médor est seulement le nom d’un chien, alors écoutez au plus vite cet épisode d’A Parte pour vous remettre dans le bon chemin.

Quentin Noirfalisse, l’un des co-fondateurs du magazine trimestriel belge d’investigations, nous explique pourquoi son jeune média papier a finalement investi le numérique. Et comment la rédaction passe désormais du temps sur les marchés des petites villes wallonnes.

Lauréat de l’Engaged Journalism Accelerator, Médor a décidé de n’être plus seulement incisif une fois tous les trois mois en version imprimée, mais de se frotter au web pour proposer plus d’enquêtes mais aussi plus de proximité avec ses lecteurs. Grâce à des outils participatifs et des Médor Tours à travers la Belgique, le magazine qui bénéficie déjà d’une bonne réputation et peut se targuer d’avoir presque 3000 abonnés, compte séduire davantage de lecteurs. Et va les chercher... avec les dents !

Pour aller plus loin

Le site de Médor

Médor sur Twitter

Le programme Engaged Journalism Accelerator

Un article de l’INA sur les entreprises de presse coopératives (août 2018)

Interview écrite

A Parte : Médor est lauréat du programme de l’Engaged Journalism Accelerator. Pourquoi avez-vous postulé et pourquoi avez-vous été sélectionnés ?

Quentin Noirfalisse : On a découvert la bourse un petit peu par hasard. Nous sommes une coopérative, les lecteurs sont propriétaires du journal. On fait appel à eux pour avoir des avis sur ce qu’on devrait faire à l'avenir, sur le plan financier etc. C’est l’un d’entre eux qui nous a conseillé d’être candidat à cette bourse. Nous étions justement dans une phase de réflexion à propos de notre passage au numérique. Comment le faire en gardant la même identité que dans le magazine papier mais aussi en tentant un journalisme plus participatif ? Un journalisme qui sort de sa tour d'ivoire pour vraiment prendre en compte les intérêts des gens. Ce qu’internet permet et que le papier ne peut pas toujours faire. Cette bourse représente environ un quart de l'argent dont on avait besoin pour passer au numérique

Que vous a apporté la bourse, au-delà de l’aspect financier ?

La bourse insiste vraiment sur le fait de développer l’aspect communautaire. En Belgique et aussi en France, le terme “communauté” est souvent connoté péjorativement, alors que dans le monde anglo-saxon, il est valorisé. On valorise les communautés autour d'une communauté d'intérêts, autour de communautés de passions, etc. Et on se met dans une co-construction de l'information avec la communauté. Les gens de l’Engaged Journalism Accelerator sont venus avec plein d'outils et plein d'expériences à nous montrer et nous nous sommes nourris de cela. On voulait faire de l'investigation locale, décentraliser notre rédaction et partir à la rencontre de nouveaux publics. On voulait donc écrire des choses qui étaient pertinentes par rapport à leurs préoccupations et surtout ne pas arriver sur place pour partir quatre jours plus tard en disant au revoir et puis voilà. Donc ils nous ont vraiment fait réfléchir à la manière de mener un projet, de créer une communauté, de la faire vivre et de ce qu'on lui laisse à la fin. La bourse offre aussi des ateliers avec les autres participants, lors desquels on découvre des méthodes de travail et de réflexion qui ne sont pas des méthodes que l'on rencontre dans les rédactions classiques.

Peux-tu nous donner un exemple ?

L'atelier le plus intéressant qu'on ait fait c'est ce qu'on appelle le “citizen shift”, le changement citoyen. Chaque média, chaque organisation a une forme de rêve ultime, une mission, un but. Mais avant d'arriver à ce but ultime, il y a toute une série d'étapes lors desquelles il faudra convaincre les gens de nous suivre. Il y a des gens qui sont convaincus parce qu'ils ressentent quelque chose, d'autres parce qu'ils comprennent quelque chose, d'autres parce qu'on leur propose quelque chose de concret avec un magazine papier, etc. Et donc tout cet exercice sur le citizen shift est de définir ce découpage en étapes pour parvenir à ce but ultime.Tout le monde devrait se poser cette question dans un média : “Pourquoi met-on autant d'énergie à faire ça plutôt que d'aller faire de l'argent ailleurs ou autre chose ? Quel est notre but ?” Et il ne faut pas laisser ce but se diluer.

Un des premiers pas que vous avez fait vers votre but ultime, ça a été l'idée de vous délocaliser dans des petites villes, c'est ça ?

Oui. Nos bureaux sont à Bruxelles. Il y a énormément de choses qui se passent à Bruxelles, mais la Belgique vit aussi ailleurs qu'à Bruxelles et de façon très intéressante. Nous n’avions pas attendu la bourse pour être vigilants de ne pas être bruxello-centrés. Nous avons toujours fait attention de ne pas faire trop de sujets sur Bruxelles dans le magazine. Petit à petit, nous avons aussi fait des campagnes d'affichage pour annoncer qu'on faisait une enquête sur telle petite ville ou sur tel bourgmestre ou sur tel problème de chasse au sanglier. Et on s'est rendus compte qu'il y avait un véritable appétit pour l'enquête locale.

Avez-vous eu des résultats concrets de cette approche locale ?

Nous avons fait une enquête à Chiny. C’est un endroit pas très loin de la frontière française dont personne n'entend jamais parler, mais avec un maire très autoritaire. On a fait une enquête sur lui et il n'a pas du tout aimé. Mais l'enquête est très bonne et elle s'est très bien vendue. Les gens nous ont dit : il faut plus travailler sur ce qui se passe chez nous ! Nos lecteurs sont très intéressés par plein de choses mais malgré tout on est dans l'époque du circuit court. Les gens essaient de bâtir des choses chez eux, dans leur localité. C’est peut-être une forme de réponse à l'angoisse du monde. Et le fait d'avoir une presse locale de qualité, ça aide à travailler le terroir, à le questionner. En Belgique, beaucoup de choses sont décidées au niveau local. Donc ça vaut la peine de travailler dessus. Lors de notre enquête sur la chasse dans les Ardennes, on a été déposé des affiches dans des endroits où l’on n'aurait jamais envoyé quelqu'un auparavant. Mais là, ça touchait ce lectorat local, il fallait qu’ils sachent qu’on avait cette enquête. Mais on ne fait pas ces promotions locales uniquement dans le but de vendre. Il y a toujours une vraie enquête derrière, on a été chercher des fonds ou des bourses pour la produire. Et là, on se rend compte que les gens sont prêts à sortir 17 euros de leur portefeuille. Ce n’est pas vrai de dire que plus personne ne veut payer pour lire. Il y a sans doute une vraie désaffection pour la lecture mais nous, journalistes, on peut proposer une partie de la réponse à ce problème. A partir du moment où on tente de raconter le mieux possible, d’être honnête sur ce qu'on sait faire ou qu’on ne sait pas faire, d’être humble, cette approche artisanale qui nous fait revenir aux fondements de notre métier, fonctionne bien.

Quand on fait de l’enquête, il faut réussir à rester indépendant. Comment faites-vous ?

On ne dépend pas de la publicité. Elle ne représente que 4% de nos revenus. Et puis nos annonceurs ne sont quasiment que des coopératives, des salles de théâtre etc. On n'a jamais eu d'annonceurs problématiques. Ensuite, on paye les journalistes le mieux possible, en étant très très transparent sur nos tarifs. On paye deux fois plus que le barème recommandé par le syndicat belge des journalistes. On est partis du modèle de XXI qui, à l'époque, payait environ 4000 euros pour un reportage. Nous ne proposons pas encore 4000 euros pour une enquête, mais on veut payer correctement pour se dire que le journaliste peut prendre son temps, qu’on peut le faire travailler un auteur visuel, qu’on peut faire plusieurs versions, plusieurs allers-retours pour poser des questions sur le fond mais aussi sur le style.

Vous aviez beaucoup d’abonnés dès le lancement du magazine (1500) et vous avez aujourd’hui des objectifs ambitieux. Quels sont-ils ?

Je n’ai pas le chiffre exact, mais on a à peu près 2800 abonnés. Et on a de gros objectifs pour l'année à venir puisqu'on a fait un gros investissement dans le cadre du site. Cette année, en plus du magazine, on publiera cinq séries d’enquêtes uniquement sur le web, notamment sur les big pharma, la souffrance au travail, la diversité dans l’espace médiatique et les inégalités scolaires. Et une cinquième thématique surprise qui sera choisie avec nos membres et nos coopérateurs ! En plus, on ne travaille qu'avec des outils open source. Tout est vraiment développé à partir de zéro avec un système de gestion de contenu bien particulier. Tout ça prend un peu plus de temps. L'avantage c'est que ça nous donne une vraie maîtrise sur les outils. On ne va jamais renvoyer un coopérateur ou un lecteur vers un formulaire Google par exemple. Tout cet investissement fait qu'effectivement on doit trouver des abonnés !

Vous venez de lancer les Médor Tours, en Wallonie. De quoi s’agit-il ?

On part pendant une semaine dans une ville qu’on veut traiter. On le fait sur quatre villes. Arlon, juste à côté du Luxembourg et de la frontière française, La Louvière, une ville industrielle en pleine reconversion notamment culturelle, Huy, entre Liège et Namur avec beaucoup de problématiques sociales, et Lasne, une des villes les plus riches de Belgique. L'intérêt d'aller dans des villes différentes, c’est aussi de tester différentes méthodes d'enquêtes. Par exemple, on teste un portrait puzzle d'une personnalité clivante. Après la publication de la première partie du portrait, on demande au lecteur ce qu’il voudrait savoir en plus, ce qu’on doit creuser dans les prochaines interviews, s’ils ont des documents ou des sources à nous indiquer.

Vous rencontrez les gens sur place ou vous faites des questionnaire par internet ?

Les deux. Dans ces villes, on a implanté la rédaction dans des lieux où les gens peuvent venir nous trouver. Il y aura des moments où on sera pas en train de travailler mais juste de discuter. Souvent, sur le terrain, on se rend compte que la presse locale fait déjà un beaucoup de grande qualité en Belgique. Elle est très lue et elle mieux que d’autres titres, même s’il y a plein de difficultés. Mais c'est aussi une presse qui est débordée et qui n'a pas assez de personnel. La presse locale n'a pas toujours le temps de mettre 4 ou 6 semaines dans une enquête. Nous, on n'est pas là pour se substituer à la presse locale mais pour prendre un peu plus de temps et d’argent.

En quoi consiste l’animation des communautés de lecteurs sur le terrain ?

Dans chacune des villes, on a fait une phase exploratoire. On a installé un stand au marché avec deux grandes feuilles simplement pour demander aux gens ce qui allait dans leur ville et ce qui n’allait pas. Les gens ont souvent beaucoup de choses à dire sur ce qui ne va pas, mais ils ont plus de mal à se positionner sur ce qui va. Nous essayons donc de créer un débat avec le citoyen pour comprendre pourquoi les choses ne vont pas ? Quand vous vous plaignez d'un problème de parking, est-ce que vous avez les outils pour savoir pourquoi ça ne va pas. Ou est ce que vous trouvez intéressant qu'une équipe de journalistes se pose cette question-là.

Finalement vous vérifiez à chaque fois que les sujets de vos futures enquêtes intéressent vraiment le lecteur ?

Oui. Même si le travail d'enquête à l’initiative de la rédaction doit absolument rester dans un média d'investigation. Ce n’est pas au lecteur de dicter tout ce qu'il faudrait écrire ne pas écrire et ce sur quoi chercher. D’ailleurs, c’est ce que nos coopérateurs nous ont dit. Au début, on leur a demandé de nous dire sur quoi ils voulaient qu’on écrive. Ca, ça ne marche pas. Ils étaient complètement éberlués et nous ont dit que ce n'était pas à eux de savoir et qu’ils voulaient être surpris. Donc on garde ce lead sur les sujets. Et ensuite on ouvre la rédaction à nos lecteurs. On leur donne quatre thématiques d'enquête et on ne les fait pas voter, mais on discute de ce qui pourrait être complémentaire au sujet. Là, les gens connaissent souvent mieux que nous certains sujets et ils peuvent nous donner des pistes. Quand on fait une rédaction ouverte avec une vingtaine de personnes et beaucoup disent : “Oui, j'ai le même problème dans l'école de mon enfant”, c'est peut être qu'il y a qu'un truc... Et, à la fin, on ne débloquera pas plein d'énergie dans une enquête qui ne parlera peut-être à personne.

Crédits

Réalisateur.rice.s : Elise Colette et Jean-Baptiste Diebold

Réalisation et post-production : Raphaël Bellon

Design graphique : Benjamin Laible

Communication : Laurie Lejeune

Générique et habillage sonore : Boris Laible

Production : Ginkio